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Gonzales COQUES (Anvers 1618 - 1684)

Portrait de famille à la cour du château de Coudenberg

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Portrait de famille à la cour du château de Coudenberg

Toile
85 x 112 cm - 33 7/16 x 44 1/8 in.

Sotheby's, Londres, vente après-décès de la comtesse de Kilmorey, 3 décembre 1924, lot 63 comme « Gonzales Coques » ; collection particulière, France.

Le « petit Van Dyck », tel fut le surnom donné à Gonzales Coques pour ses talents de peintre de portraits en pied, dont les formats plus modestes se voyaient adaptés aux cabinets auxquels ils étaient destinés. Peintre de la bourgeoisie, il apparut comme une alternative moins onéreuse aux Rubens (1577-1640), Van Dyck (1599-1641) ou Cornelis de Vos (1584-1651), peintres de portraits monumentaux dont la vocation n’était pas tant une évocation de l’intime qu’une affirmation de richesse et de pouvoir. Artiste flamand né à Anvers, Coques ne se tourna pas vers les voies très empruntées du portrait de genre ou des joyeuses compagnies, mais vers le portrait que l’une de ses biographes qualifie de « narratif »[1]. Il est documenté comme maître dans sa ville natale vers 1640-1641, après avoir suivi l’enseignement de Pieter Brueghel II ou III (1564-1638/1589-1639) et de David Ryckaert III (1612-1661). Notre peintre a par ailleurs vu Rubens, mais sans jamais le rencontrer néanmoins. En revanche, il est très probable qu’au-delà de ses échanges avec Van Dyck à Anvers, il ait suivi ce peintre outre-Manche, tant certaines de ses compositions trahissent une influence directe de ce que son maître éphémère peignit à la cour de Charles Ier.

Dans cet espace ici indéfini, qui mêle à l’intimité d’un cabinet de travail le plein air d’une terrasse, une famille prend la pose tandis qu’au loin, le château de Coudenberg nous situe à la cour des Habsbourg, près de Bruxelles. À sa table de travail ou d’étude, le père de famille reçoit un pli tendu par un page qui s’incline légèrement derrière lui. Son épouse, debout à côté, est accompagnée de leurs deux filles, dont la cadette demeure imperturbable malgré les jappements d’un petit chien tout excité. À quelques pas de l’ensemble, assises devant d’épaisses frondaisons, deux duègnes conversent. 

Sans céder à un environnement allégorique, Coques choisit soigneusement les éléments de sa composition, qu’il puise dans un répertoire de formes conventionnelles mais où chacun d’eux porte en lui une référence à la vie du modèle, à ses valeurs morales et personnelles ou à ses préoccupations (principalement profanes). Individualisant ses figures, il leur insuffle la vie tout en s’attachant à une vraisemblance physique. Très certainement commanditaire de l’œuvre, l’homme à sa table de travail se présente comme un érudit. Le tableau et la bibliothèque dans son dos, la nature morte devant lui composée d’un nécessaire d’écriture, la présence d’un Mercure antique et le globe l’identifient comme tel, tandis que l’horloge, vanitas par excellence, le met en garde contre l’arrogance de l’activité scientifique. Titien avait pu introduire ce genre de motif, mais celui-ci renvoyait davantage chez lui au statut social ou à la vertu de la tempérance en raison de ses mouvements réguliers. Outre la richesse des vêtements, l’éventail que tient son épouse fait également écho à une confortable situation financière. Un plateau de fleurs à la main, l’aînée des sœurs cueille les fruits d’un oranger, évoquant, outre la fertilité, peut-être un mariage prochain. La présence du château, quant à elle, fait probablement référence aux fonctions du père de famille, sans doute en poste à la cour de Léopold-Guillaume de Habsbourg (1614-1662). Par-là, le peintre transfère l’importance et la grandeur du château au modèle lui-même. Dans le même temps, il souligne ainsi les valeurs éthiques et morales de ses commanditaires ainsi que leur confortable situation sociale et financière.

Pour ses portraits, Coques emploie des formules qu’il éprouve dans plusieurs de ses compositions, sans doute en raison de leur succès. Le motif de l’homme érudit se retrouve ainsi dans un portrait de Cornelis de Bie (Fig. 1. Berlin, Gemäldegalerie, c. 1660-1665. Inv. 864B) et peut-être encore davantage dans un portrait des frères Roose. La jeune femme cueillant des fruits ou des fleurs apparaît de même dans le Portrait d’une famille avec six enfants (Fig.2. Londres, National Gallery, c. 1664. Inv. NG821), ou même chez Van Dyck dans le dessin de Margaret Lemon (Fig. 3), gravé par W. Hollar en 1646 et peut-être connu de Coques. Le motif des atlantes, lui, est le même que dans le Portrait de Jan-Baptista Anthoine et sa famille (Fig. 5. Londres, Royal Collection, 1664. Inv. RCIN 405339) ou encore le Portrait d’un homme et de ses deux filles (fig. 6. Londres, Wallace Collection, c. 1664. Inv. P162). La finesse d’exécution du visage de l’enfant rappelle en outre que Coques excella en tant que portraitiste de miniatures.

En réunissant ces différents motifs dans une composition savamment construite, Gonzales Coques dépasse le simple portrait familial pour proposer une véritable mise en scène sociale et morale de ses commanditaires. Par la précision des détails et la subtilité des références symboliques, il affirme son talent pour un portrait « narratif » où l’identité et les valeurs du modèle se lisent à travers l’image. Ainsi, Coques s’impose comme un acteur majeur du portrait flamand du XVIIᵉ siècle, capable d’adapter l’héritage des grands maîtres à une clientèle bourgeoise en quête de représentation et d’intimité.

[1] Voir à ce propos Marion Lisken-Pruss, Gonzales Coques (1614-1684). Der kleine Van Dyck (Pictura Nova. Studies in 16th- and 17th-Century Flemish Painting and Drawing XIII), Turnhout, Brepols 2013, 495 pp.