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NÉPAL

XIIIe-XIVe SIÈCLE

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XIIIe-XIVe SIÈCLE

NOTE

Le présent bodhisattva couronné et paré de joyaux se tient dans une gracieuse triple flexion (tribhanga), son lotus s'élevant au niveau de son épaule gauche, sa tige s'étendant initialement jusqu'à sa main gauche. Sa main droite est dans la mudra de l’absence de crainte (abhaya mudra). Son regard serein et compatissant, associé à cette posture, fait de cette figure l'idéal de compassion infinie, central dans la dévotion du bouddhisme mahayana. 

Coulée dans un alliage de cuivre selon la technique de la cire perdue et richement dorée, cette figure dégage une élégance raffinée. Ses proportions délicates, sa forme souple et sa sérénité équilibrée illustrent le talent artistique des Newars, le peuple de la vallée de Katmandou. Réputés pour leur savoir-faire exceptionnel dans le travail du métal, ils étaient très sollicités pour réaliser d'importantes commandes artistiques au Tibet, en Mongolie et en Chine. La pose souple légèrement fléchie, le torse nu, la taille fine et le vêtement inférieur diaphane trouvent leur origine dans « l'âge d'or » de la sculpture indienne Gupta (IVe-VIe siècles). Bien qu'inspirées des prototypes indiens, les œuvres népalaises ont développé une esthétique distinctive. Comme l'observe Pratapaditya Pal dans Nepal : Where the Gods Are Young (p. 14), les sculptures newars incarnent « un charme sensuel et une grâce spirituelle » avec une « élégance langoureuse » qui reflète un art tourné vers les traditions Gupta, préservées dans l'isolement géographique relatif du Népal longtemps après que ces formes ont disparu en Inde. A partir du XIIIe siècle, les artistes newars transforment cet héritage artistique, exagérant les tailles affinées et les cuisses volumineuses, jetant ainsi les bases du style Malla primitif.

Le bronze présenté ici est étroitement lié à un Padmapani plus grand conservé au Rubin Museum of Art (C2005.16.8). Les deux partagent un front proéminent, des épaules larges, une musculature robuste mais souple, de grandes boucles d'oreilles et de longues écharpes flottantes. On notera également les traits du visage, en particulier une arcade sourcilière tout aussi prononcée. À propos de l'exemple du Rubin, Vajracharya l'a daté stylistiquement du XIIIe-XIVe siècle, citant « ses ornements d'oreilles en forme d'anneaux, ses bracelets de cheville lâches, l'absence de long collier et son apparence douce » (Voir Nepalese Seasons: Rain and Ritual, 2016, p. 79). Notre pièce est également à rapprocher d’une statue de Shadakshari Lokesvara dispersée par Christies lors de la vente « Indian, Himalayan And Southeast Asian Art », Honk-Kong, 3 novembre 2025, lot 2014.

 Ces conventions ritualisées de posture et d'expression, rarement transgressées, sont évidentes dans d'autres exemples, notamment dans une œuvre de la même période vendue chez Bonhams, le 16 mars 2021, à New York, lot 309, dont la silhouette tendue mais charnue et le calme serein trouvent ici un écho. Les sourcils fins et arqués reposant sur de larges paupières, le menton arrondi et les lèvres pincées sont également des traits faciaux communs.

Notre statue présente une iconographie inhabituelle, debout, avec six bras gracieusement disposés, tenant une tige de lotus s’épanouissant au-dessus de son épaule gauche tandis qu’une de ses mains gauches tient un vase à eau lustrale kundika. 

La présence de cette fleur épanouie pourrait suggérer une forme d’Avalokitésvara, celle de Padmapani « Celui qui porte le lotus ». Avalokiteshvara (« Celui qui regarde le Monde ») est le bodhisattva de la compassion, issu du Bouddha transcendantal Amitabha et figure centrale du bouddhisme mahayana. Bien qu'ayant atteint l'éveil, Avalokiteshvara a renoncé à la libération finale pour demeurer dans le cycle des renaissances, guidant les êtres sensibles vers le nirvana. Vénéré sous de multiples formes, son apparence de Padmapani symbolise le lotus qui s'élève, immaculé, des profondeurs des eaux troubles pour s'épanouir dans la pureté. Padmapani symbolise ainsi le détachement des souillures terrestres et incarne l'éveil dans le corps, la parole et l'esprit. Vénéré au Népal depuis au moins le milieu du VIe siècle, Avalokiteshvara, représenté tenant un lotus, est l'image la plus répandue de toute divinité hindoue ou bouddhiste de la vallée de Katmandou. Toutefois, celui-ci est plus fréquemment représenté avec deux bras.  Il est possible que l'artiste ait ici adapté une iconographie traditionnelle aux exigences du commanditaire ou qu’il s’agisse d’une iconographie non répertoriée dans le Sadhanamala, un important recueil d'iconographie bouddhiste. Cependant, cette iconographie est inhabituelle et rare, elle s'inscrit dans une fluidité iconographique plus large, souvent déterminée localement, au sein de l'art bouddhiste himalayen.

Le XIIIe siècle marque le début de la longue dynastie Malla, qui régna sur la vallée de Katmandou jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. Comme le résume Ian Alsop dans Cast for Eternity (p.124), « La période Malla fut globalement une période de stabilité politique générale, ponctuée par des querelles intestines entre les différentes principautés de la vallée du Népal. Ce fut une époque de grande prospérité, nourrie par la fertilité de la vallée et par un commerce lucratif avec le Tibet et l'Inde. Ce fut également une période de grande activité artistique, et les artistes newars prospérèrent grâce au mécénat des fidèles de la vallée de Katmandou, des différentes maisons nobles qui y résidaient et des lamas fortunés qui recherchaient avec empressement les artistes newars de renom. ».