Alors dresser un constat, sonner le bilan, nuancer les propos des uns et des autres, voilà ce que je m’efforcerai de faire dans les lignes qui vont suivre. Depuis 2019, je collabore avec les magazines Enzo et Octane, tentant de décrypter l’actualité du monde des enchères pour livrer une autre réalité, presque universelle, celle des chiffres ! Alors, si à la lecture de ces lignes l’envie d’en savoir plus vous séduit, abonnez-vous à notre newsletter ou suivez notre Instagram… Le marché qui nous passionne a, ici, sa tribune.
Rétromobile fut pour nous une édition à marquer d’une pierre blanche, aussi bien humainement, commercialement, que stratégiquement. Mais une fois les ventes passées, les rêves concrétisés ou les attentes déçues, un rapide regard dans le rétro est nécessaire pour nous replacer brièvement dans le contexte. Avant le salon, qui cette année était avancé d’une semaine par rapport aux éditions précédentes, les experts et collectionneurs commentaient encore les résultats de la collection Bachman vendues par Mecum à Kissimmee début janvier. Epiphénomène ou nouveau standard de l’exceptionnel, le Vieux Continent aurait-il l'occasion de réagir dans la capitale française grâce à des catalogues de ventes comparables à ceux de Monterey ? Telle était la question. Deux chiffres donnaient le ton, la somme des estimations avant-vente des dix voitures les plus chères atteignait 72,5 millions d'euros et quarante-sept voitures étaient estimées à plus d'un million d'euros… L’ambition était donc là !
Après les ventes, le constat est plus nuancé mais riche d’enseignements. Les records existent, la fréquentation est – incroyablement - forte, la qualité de présentation progresse nettement, mais le marché se segmente brutalement. Certaines catégories explosent, d’autres stagnent ou déclinent et plusieurs lignes de force se dégagent…
Paris sera toujours Paris !
Et la montée en puissance de la capitale comme place de marché international, crédible face à Monterey, Amelia ou Kissimmee, tant par la qualité des lots que par la scénographie et la logistique, n’est plus à démontrer. Rétromobile est d’ailleurs un des rares salons mêlant une population aussi variée. Des hommes et des femmes mais aussi un public plus jeune ont fait le déplacement, preuve que l’automobile fascine. La création le Supercar Garage n’y est pas étrangère et incite la jeunesse à découvrir les fondements des voitures qu’ils convoiteront plus tard.
La domination des Ferrari ensuite, anciennes comme modernes, qui servent de baromètre émotionnel et financier du marché. Dans un autre registre, les plus grands marchands n’ont jamais été aussi puissants, servant de locomotive à une pléiade d’acteurs allant des enchères aux marchands de tous bords. La polarisation est devenue extrême, le meilleur n’allant qu’aux meilleurs et à des prix affolants, tout comme les voitures exceptionnelles dépassent largement leurs estimations, tandis que les modèles simplement « bons » peinent à séduire.
Le glissement générationnel est évident, marqué par le recul relatif des voitures d’avant-guerre et l’irruption massive des youngtimers et supercars modernes. Nul doute que les organisateurs devront veiller à ne pas faire du salon une succursale du Mondial de l’Automobile des années 1990… car si le marché est arrivé à maturité, où l’état, l’historique, la rareté réelle et la désirabilité culturelle priment désormais sur le simple prestige du badge, n’oublions pas que le rapport à l’argent n’a plus rien à voir avec ce que nous avons connu à l’aube des années 2000. Les nouveaux « ultra riches » sont de plus en plus nombreux… et leur appétit fera qu’il n’y en aura pas pour tout le monde !
Donnez-moi des chiffres !
Le top dix 2026 dépasse les 71 millions d’euros (objectif atteint) et un chiffre d'affaires cumulé de 153,6 millions d'euros ! Cette semaine a été la plus fructueuse jamais enregistrée pour les ventes aux enchères de voitures de collection lors de Rétromobile, dépassant largement le top 10 de 2025 à 56 millions et ses 103 millions d'euros de chiffre d’affaires cumulés.
Fini le temps des Delage et Delahaye à restaurer, minutieusement examinées et photographiées par des passionnés français. Désormais, les youngtimers pullulent et les grandes carrosseries françaises – lorsqu’elles sont présentes – sont restaurées à l’extrême et trônent encore au milieu d’une horde de Pagani, Bugatti, Koenigsegg et McLaren prêtent à les dévorer. Si le public était majoritairement français, il ne fait aucun doute que les acheteurs étaient majoritairement étrangers et que les frontières – comprenez droits de douane - sont sur notre microcosme à placer au rang de simples détails. Les voitures ne traversent plus le monde pour rejoindre le garage de leur nouveau propriétaire, mais l’inverse se produit. Le rapport à l’argent a changé, la façon de posséder aussi.
D’ailleurs, si le prix moyen des voitures vendues cette année fait un bon vertigineux de 70% passant de 311 176 € en moyenne à 529 541 €, la moyenne d’âge reste relativement stable à 1970 contre 1968 en 2025 sur les 290 voitures présentées. Mais le principal enseignement est que 15% des véhicules proposés aux catalogues ont dépassé leurs estimations hautes contre 9% l’année dernière, et ce malgré un taux de vente en baisse à 73% contre 85% en 2025. Est-ce la baisse du pourcentage de voitures présentées sans prix de réserve qui eut cet impact (46% contre 60%)… ou la prise de risque de certains se disant que la frénésie actuelle pourrait déjouer l’impossible… ?
Ferrari, mais pas que
Sans surprise, ce sont les Ferrari qui ont structuré les attentes et les résultats. Gooding Christie’s, pour sa première apparition européenne, avait choisi une stratégie claire : s’installer au cœur du salon et frapper fort. Leur Ferrari 288 GTO, affichant seulement 1 500 km et deux propriétaires, a explosé les compteurs en établissant un nouveau record mondial à 9,1 millions d’euros. Ce résultat, supérieur de plusieurs millions aux ventes américaines récentes, a envoyé un signal clair : l’Europe n’est plus en retard sur ce segment, à condition que l’exemplaire soit irréprochable. A l’inverse, leur 250 GT SWB Berlinetta de 1960, voiture en acier dotée d’un passé en compétition et encore équipée pour les courses historiques, se positionnait à mon sens dans une zone de valeur ambitieuse. Son estimation élevée, compte tenu de son état et de son coût potentiel de restauration, a illustré l’un des messages clés de la semaine : le marché accepte les prix forts, mais uniquement lorsque le produit est parfaitement aligné avec les attentes actuelles. Regardez la Ferrari 250 GT LWB Berlinetta Tour de France et la 250 GT SWB California Spider présentées chez RM Sotheby’s. Elles incarnaient à elles seules ce que peut être le joyau d’une collection : une voiture chargée d’histoire, au palmarès éclatant, proposée à un niveau de valeur élevé mais défendable par sa singularité. La première trouve finalement preneur en aftersale à 12 millions d’euros soit un prix inférieur à son prix d’acquisition par son ancien propriétaire il y a quelques années. Si #0557 ne représentait pas l’ultime évolution du modèle, elle demeurera une voiture ayant forgé la légende et le prestige de Ferrari… légende sur laquelle reposent aujourd’hui ses sœurs contemporaines ! La seconde, adjugée 14 millions d’euros a démontré qu’une icône dotée d’un historique cohérent et d’une esthétique intemporelle suffisent à déclencher l’adhésion malgré un état perfectible. Face à elles, les F40, F50 ou Enzo exposées à quelques mètres paraissaient presque secondaires aux yeux de certains visiteurs.
Un nouveau marché se dessine-t-il ?
Justement, d’autres voitures ont laissé apparaitre une grande fragilité lorsqu’elles n’étaient ni rares ni irréprochables. Les voitures qui racontent une histoire, qui possèdent une cohérence esthétique, technique et culturelle, continuent de séduire à des niveaux élevés. Les autres, même prestigieuses, sont désormais jugées sans indulgence… triste sort qui ouvre pourtant de vraies perspectives pour les primo accédants et passionnés qui, fut un temps, achetaient des Dino 246 GT, 308 GT4 ou encore des Testarossa à des prix accessibles car elles étaient mal aimées. Désormais, ils peuvent prétendre acheter à bon prix des 308 GTB, 348, 456 GT voir des 550 Maranello ou des Testarossa, etc. à prix « sacrifié » sous prétexte qu’elles ont trop de kilomètres ou ont reçu un voile de peinture… Prenez conscience qu’un nouveau marché se dessine et que l’avenir donnera raison à ceux osant acheter pour rouler avec ces « anciennes » dont le nombre de tours de compteurs n’aura que peu d’importance après plusieurs restaurations mécaniques ou plusieurs passages en carrosserie. Je vous rappelle que la 250 GT SWB California n’a pas dépassé les 14 millions car sa restauration était ancienne et non conforme… Nul doute qu’elle va passer dans les mains de Ferrari Classiche pour réapparaitre comme à sa sortie d’usine, sa cote prenant autant que le poids des ans aura disparu. D’ailleurs avez-vous vu quelque part dans la présentation des Ferrari des années 1950, 1960 voir 1970, restaurées jusqu’au dernier boulon et vendues pour plusieurs millions l’année dernière la mention du kilométrage ? Non, car cela n’est plus si important une fois le premier ou deuxième lifting fait !
Si vous êtes arrivé jusque-là, voici le fond de ma pensée : il va de soi qu'un seul record ne crée pas un marché, mais il donne le ton. A Rétromobile, les ventes ont amorcé 2026 à un niveau tel que l’engouement général et l’espoir de certains spéculateurs sont finalement plus forts que le niveau réel du marché. La progression observée depuis deux mois est impressionnante mais est faussée par des résultats extrêmes qui masquent l’émergence d’un nouveau « terrain vague », où se retrouvent des voitures déchues. Par pur snobisme ou mimétisme de l’autre, on bannit une XK 120 alors qu’elle est belle à tomber en plus d’être un ticket d’entrée au Mans, au Tour Auto, aux Mille Miglia... On snobe une Ferrari 456 GT alors qu’elle est l’une des plus belles 2+2 au monde, encore au prix d’une Volvo V60 neuve. On préfère une Porsche 991 Carrera S à une 2.2 S de 1970 sous prétexte qu’elle n’a pas son carnet… Soyez alerte, un nouveau marché fait son entrée ! Alors entre « spéculation assumée » pour les plus récentes et « désintérêt irrationnel » pour celles coupables d’avoir vécu leurs vies de voitures plaisir, la question n’est plus de savoir si elles trouveront preneur, mais à quel niveau de prix !
Prochaine vente en préparation
Automobiles de collection • La Vente de Printemps
Vente le dimanche 15 mars 2026 à 15h
Paris, Espace Champerret
Contact : automobiles@aguttes.com
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