« Oh ! Combien je l’aime ce bon M. Ingres, et avec quelle force je désire lui faire honneur aux concours ! » écrit Hyppolite Flandrin en 1831, dans une lettre adressée à son père. Favori du maître de Montauban (1780-1867), le peintre du Portrait de Madame de Saint-Didier fut de ces bons – voire excellents – élèves à parfaitement appréhender la manière de leur professeur avant qu’elle ne lui ouvre la voie vers l’expression de ses propres talents. D’origine lyonnaise, Hippolyte, tout comme ses frères et sœur, voit le jour à quelques pas seulement du palais des Beaux-Arts. Lieu qu’ils côtoient en compagnie de leur père, il est aisé d’imaginer le rôle de ces visites dans l’éveil de leurs sens aux arts et à la beauté. Contre l’avis de Madame Flandrin, Hippolyte (qu’elle imaginait tailleur) et son frère Paul (1811-1902) entrent dans l’atelier des artistes locaux Jean André Magnin (1794-124) et Jean-François Legendre-Héral (1796-1851), tandis que l’aîné Auguste (1804-1842) étudie auprès de Fleury Richard (1777-1852). Présentés à Antoine Duclaux (1783-1868) par l’entremise de leurs premiers maîtres, les deux jeunes garçons entrent à l’École des Beaux-Arts de Lyon en 1826 où ils suivent l’enseignement de Pierre Révoil (1776-1842), tout en ne cachant pas une admiration marquée pour les peintres militaires de l’époque : Charlet (1792-1845), Bellangé (1800-1866) et Vernet (1789-1863).
En 1829, Hippolyte et Paul toujours, partent à pied pour Paris afin de poursuivre leur formation. S’ils hésitent à entrer dans l’atelier d’Hersent (1777-1860), c’est auprès d’Ingres, plus prestigieux de ses contemporains, qu’ils décident d’étudier. Adorés et choyés par leur maître comme les enfants qu’il n’avait jamais eus, Hippolyte (plus encore que Paul) fut, selon Georges Vigne , la plus grande fierté de son professeur.
Parfaitement conditionné par la hiérarchie des genres, ainsi que l’avait été Ingres ou son maître David (1748-1825) avant lui, c’est à la peinture d’histoire que Flandrin voue la plus grande estime. Importante fut ainsi sa carrière en tant que peintre du Grand Genre, pourtant tombée quelque peu dans l’oubli au cours du XXe siècle. A cela, deux raisons principales : à tort, il fut longtemps considéré comme un simple très bon suiveur de son maître ; c’est par ailleurs en tant que peintre de grands décors religieux qu’il fut régulièrement salué, registre pictural ayant souffert d’un désintérêt progressif au siècle suivant.
Malgré ses talents manifestes pour les grandes compositions d’histoire, ces commandes confiées par l’État ou l’Église présentaient le défaut de ne pouvoir être suffisamment régulières et rémunératrices pour lui permettre de subsister. A l’instar d’Ingres, cela le mena à développer et exercer ses talents de portraitiste dont l’excellence rapidement admise, est soulignée par la critique : « De tous les ouvrages de Monsieur Ingres, Monsieur Flandrin est peut-être le plus bel ouvrage. Il a toutes les qualités de son Maître : la conscience, la volonté, l’intelligence. Mais il a aussi l’obstination. » écrit Jules Janin dans L’Artiste au Salon de 1839.
Pour le XIX e siècle qui est un véritable Narcisse, il n’était pas moment plus opportun d’être excellent peintre de portrait au service d’une bourgeoisie florissante et avide d’immortaliser sa propre image. Le genre se popularise et Auguste Jal en 1831, écrit à sa sortie du Salon : « J’ai compté jusqu’à douze cent cinquante portraits, et je me suis arrêté là, effrayé de ce débordement de figures aristocratiques, bourgeoises, grandes, petites, laides, jolies (…) ». Plus loin, il en attribue la cause à la vanité des modèles ainsi qu’au caractère commercial du genre pour les artistes. Dans le même temps, la photographie fait son apparition et le portrait se démocratise au point d’être distribué sous petit format, en guise de carte de visite.
C’est dans ce contexte qu’il faut imaginer la commande passée à Hippolyte Flandrin par la baronne de Saint-Didier, réalisé au cours d’une halte lyonnaise alors que le peintre était dans le même temps pris par le décor de l’église Saint-Paul de Nîmes. Trois ans plus tard, la baronne de Saint-Didier commande son portrait à un autre lyonnais, Louis Janmot (1814-1892).
Le modèle s’enlève sur un fond vert, vêtue d’une robe noire, assise de trois-quarts, tournée vers notre gauche. Le visage en torsion nous regarde, l’une des mains repose sur les genoux de la jeune femme tandis que l’autre est portée à la poitrine, les cheveux sont délicatement enroulés autour des oreilles et relevés en nattes à l’arrière, retenues par un ruban rose. Présentée sur une chaise dont nous ne pouvons distinguer que le dossier, un châle est jeté dans son dos comme seul détail superflu.
Flandrin confirme sa filiation avec son maître dans ce portrait où la ligne domine. Celle-ci s’épanouit en courbes gracieuses dans le dessin des chairs moelleuses, l’arrondi des épaules, l’ovale doux du visage, l’arc des sourcils, la forme des paupières ou les volutes souples de la chevelure soigneusement coiffée. Auguste Flandrin rapporte ces paroles d’Ingres : « On est toujours beau, quand on est vrai. Toutes les fautes que vous faîtes ne viennent pas de ce que vous n’avez pas assez de goût ou d’imagination, mais de ce que vous n’avez pas assez mis de nature ». Or, c’est bien cela dont il s’agit ici. Le peintre, dans sa quête du vrai, du beau, suit la nature qu’il a devant les yeux mais tout à son paradoxe ingresque, n’hésite pas à harmoniser l’ensemble des formes adoucies, arrondies, tendant vers un idéal qui ne mentirait pas.
Cette harmonie formelle peut d’autant plus s’épanouir qu’elle ne souffre d’aucune frivolité matérielle, le peintre s’attachant à une très grande sobriété de la mise en scène. Sans tomber dans l’écueil d’une morne simplicité, Hippolyte Flandrin préfère une « épure exigeante », ne concevant jamais même l’ostentation de quelque élément d’ornement, de décor, de couleurs trop vives, parfaitement contraires à son souci de se mettre au service de la vérité du modèle. Et si Ingres ne se départit pas tout à fait dans ses portraits d’environnements luxueux, écrins précieux pour ses modèles richement vêtus, Flandrin lui emprunte le châle, la pose et le geste délicat de la main tout comme l’attention portée aux matières et tissus, éléments que l’on retrouve dans le portrait d’Aimée Flandrin ou d’Angélique de Cambourg.
Figure tutélaire du jeune peintre, Flandrin prouve en cette fin d’années 1840 qu’il ose toutefois s’affranchir de son vieux professeur et passer outre son attachement formel au schéma ingresque. Aussi, cette période doit être appréhendée « à l’aune d’un dialogue et d’une émulation créatrice » entre les deux artistes. Si inspiration et influence il y a, émancipation et manière propres s’épanouissent de même. Contrairement aux icônes du peintre montalbanais, atemporelles, comme « parfaites jusqu’à la provocation », Flandrin préfère à cela une sobriété de l’ensemble, une volonté d’élever moralement son modèle plus que de proposer un reflet glacé, confinant à l’immortalité. Plus simplement, une « vérité calme » émane de son œuvre, encouragée par une palette sans violence, discrètement rehaussée de rose. Les chairs sont modelées dans la pénombre, le peintre jouant des ombres et des demi-teintes, ajoutant encore à la douceur globale. Aucun contexte ne vient perturber le regard, les détails sont réduits à l’essentiel, l’anecdotique n’a pas sa place dans un décor dénué à l’extrême qui nous invite à n’apprécier que le modèle. Comme un reflet de son propre caractère calme, discret et fuyant absolument les mondanités, Hippolyte Flandrin choisit de servir l’âme plus que l’image de celle qu’il représente. Douceur et poésie, voilà donc ce que sont les portraits du peintre lyonnais à propos desquels Théophile Gautier écrivait : « Nous ne saurions garder rancune au peintre de ces adorables portraits de femmes devant lesquels nous avons passé, aux précédents Salons, tant de douces heures de contemplation silencieuse ».
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Hippolyte FLANDRIN (Lyon, 1809 - 1864)
Portrait de la baronne de Saint-Didier (1825-1900)
Huile sur toile (Toile d'origine)
Signé et daté au milieu à droite Hipte Flandrin 1849
81,8 x 65,5 cm
BIBLIOGRAPHIE
Henri DELABORDE (contributeur), Lettres et pensées d'Hippolyte Flandrin : accompagnées de notes et précédées d'une notice biographique et d'un catalogue des œuvres du maître, Paris, H. Plon, p. 99 comme "Portrait de madame de Saint-Didier. (Peint à Lyon)".
Louis FLANDRIN, Un peintre chrétien du XIXe siècle : Hippolyte Flandrin, Paris, Perrin, 1909, p. 350.
PROVENANCE
Baronne de Saint-Didier, née Pauline Ferrèz (1825-1900), modèle de notre tableau ; Ferdinand, baron de Saint-Didier (1847-1930), fils de la précédente ; Passé par héritage jusqu'à ce jour.
Références
1. Henri DELABORDE (contributeur), Lettres et pensées d'Hippolyte Flandrin : accompagnées de notes et précédées d'une notice biographique et d'un catalogue des œuvres du maître, Paris, H. Plon, p. 147.
2. Cyrille SCIAMA, Hippolyte et Paul Flandrin. Paysage et portraits, cat. exp., Nantes, musée des Beaux-Arts, p. 16.
3. Cité par Bruno FOUCART, Jacques FOUCART (dir.), Hippolyte, Auguste et Paul Flandrin. Une fraternité picturale au XIXe siècle, cat. exp. Paris, musée du Luxembourg, Paris, Éditions de la Réunion des musées nationaux, p. 25.
4. Auguste JAL, Salon de 1831 : ébauches critiques, Paris, A.-J. Dénain, 1831, pp. 222-223.
5. Bruno FOUCART, Jacques FOUCART (dir.), op. cit., p. 30.
6. Héléna MARCHETTI, Stéphane PACCOUD, « Images d’une société », in Hippolyte, Paul, Auguste. Les Flandrin artistes et frères, cat. exp., Lyon, musée des Beaux-Arts, p. 212. 7. Bruno FOUCART, Jacques FOUCART (dir.), op. cit., p. 13. 8. Théophile Gautier, Salon de 1847, Paris, Hetzel, Warnod, 1847, p. 42
7. Bruno FOUCART, Jacques FOUCART (dir.), op. cit., p. 13.
8. Théophile Gautier, Salon de 1847, Paris, Hetzel, Warnod, 1847, p. 42
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Jeudi 21 mars 2024, 15h
Exposition publique
Du lundi 18 au mercredi 20 mars : 10h - 18h
Jeudi 21 mars : 10h - 13h
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