« Dans l'art, cette quête d'un sens éternel, nécessairement en rupture avec le sens immédiat, a pris, depuis trois quarts de siècle, un caractère de plus en plus impérieux. Larguer l'amarrage, qui nous retient autant par routine que par sentimentalité, au terre-à-terre de la perception ne pouvait s'accomplir en un jour. Ce n'est pas moins chose faite et Degottex, à ses commandes, peut tenir la partie gagnée. » André Breton
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Jean Degottex devant Le Coq en mer, vers 1954 ©Archives Degottex
Jean Degottex, une figure majeure de l’abstraction poétique
Jean Degottex (1918–1988) occupe une place à part dans l’histoire de la peinture française de l’après-guerre. Loin de se laisser enfermer dans une école ou un mouvement, il a suivi un parcours d’une rare cohérence, guidé par une exigence intérieure, à la croisée de la modernité occidentale et de la pensée orientale.
Issu d’un milieu modeste, autodidacte, il débute par une figuration colorée, marquée par l’influence du fauvisme, que l’on retrouve encore dans certaines œuvres de jeunesse par leur chromatisme audacieux et la vigueur du trait. À cette époque, il se sent proche de peintres comme Roger Bissière ou Alfred Manessier, qu’il admire pour leur capacité à concilier abstraction et spiritualité. Comme eux, Degottex cherche une peinture qui soit plus qu’un langage formel : un mode d’expression sensible, presque sacré.
Son tournant abstrait intervient dès la fin des années 1940. Il y explore alors le geste pur, l’écriture automatique, les rythmes intérieurs. Sa rencontre avec Charles Estienne, critique d’avant-garde et défenseur des jeunes abstraits lyriques, est décisive : Estienne reconnaît en Degottex un peintre "du dedans", un créateur habité. En 1951, Degottex reçoit le prix Kandinsky, qui le place aux côtés des artistes les plus prometteurs de sa génération. La même année, il entre en contact avec André Breton, figure du surréalisme, qui s’intéresse à sa peinture et l’introduit brièvement dans son cercle. Même si l’artiste ne se revendique pas du surréalisme, cette proximité intellectuelle témoigne de son intérêt pour les états d’inspiration, les forces inconscientes, les liens entre écriture et image.
Dès le milieu des années 1950, l’œuvre de Degottex se dépouille progressivement de toute narration, de tout motif. Il s’oriente vers une peinture de l’instant, du souffle. Influencé par la philosophie zen, par les arts de l’Extrême-Orient (calligraphie, encres), il conçoit le geste comme une méditation active. Le tableau devient un champ d’apparition, où la matière n’est plus là pour représenter, mais pour révéler. Cette quête atteint une forme d’accomplissement dans les séries des années 1970 et 1980 (Suite H, Meandres, Papiers…), où l’artiste touche à l’essence même de la peinture : énergie, silence, présence.
En 1981, la consécration nationale vient avec l’attribution du Grand Prix national de peinture, reconnaissant l’importance de son œuvre dans le paysage artistique français. Degottex s’éteint en 1988, laissant une œuvre vaste, traversée par une rare cohérence.
Une décennie d’ouverture : les années 1950
Les années 1950 forment une période fondatrice pour Jean Degottex, tant sur le plan stylistique que spirituel. Il y expérimente, affine, questionne, et, surtout, il se libère. Cette décennie est pour lui un laboratoire où s’élabore un langage propre, entre lyrisme et dépouillement, énergie brute et organisation intérieure.
Après les premières œuvres encore marquées par la figuration et l’influence du fauvisme, Degottex se tourne résolument vers une abstraction où la couleur, le rythme et le geste deviennent les seuls moteurs de la composition. On retrouve dans ses œuvres de cette période une vitalité saisissante : les empâtements s’y font plus rares, remplacés par des strates plus fluides, des couches picturales travaillées dans la rapidité et l’intuition. Il cherche à "laisser venir" le signe, à faire advenir le tableau dans un élan quasi instinctif.
Il participe à de nombreuses expositions collectives, tisse des liens avec d’autres abstraits de la scène parisienne. S’il se sent proche de certains artistes comme Manessier ou Bissière, pour leur rapport à la spiritualité ou à la couleur comme souffle intérieur, il garde néanmoins une certaine distance. Degottex ne veut pas d’un style. Il cherche une nécessité.
C’est aussi dans cette période qu’il approfondit son intérêt pour l’Extrême-Orient. Il lit sur le zen, sur le Tao, il s’initie à la calligraphie orientale — non pour en reproduire les formes, mais pour en comprendre l’essence : le geste comme acte total, concentration et abandon, présence au monde. Sa peinture devient de plus en plus un champ d’exercice du vide et de l’intensité.
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1954 : apogée d’un lyrisme maîtrisé
L’année 1954 se distingue dans l’œuvre de Degottex comme un moment d’équilibre rare entre liberté gestuelle et contrôle formel, entre éclat de la couleur et structuration de l’espace. L’artiste, désormais reconnu, notamment grâce au prix Kandinsky reçu trois ans plus tôt, développe une écriture plastique d’une grande densité, mais encore ouverte à l’inattendu.
Cette année-là, Degottex produit des œuvres où l’on perçoit une énergie vitale intense, souvent canalisée dans des compositions plus architecturées. Ce n’est plus l’explosion brute des débuts, mais un mouvement concentré, dirigé. Les masses colorées s’organisent, les lignes guident le regard, les champs chromatiques respirent. La couleur y conserve un rôle essentiel — notamment le rouge, le jaune, l’orange — comme des forces en tension, parfois traversées de noirs incisifs.
1954 est aussi l’année où la lumière prend une dimension nouvelle dans son œuvre. Elle n’est plus simplement générée par la couleur ou par le fond, mais elle semble émaner du tableau lui-même, comme une présence. C’est une lumière intérieure, sourde, profonde.
Enfin, 1954 marque l’un des derniers moments où Degottex utilise encore les titres de manière allusive. Très vite, ceux-ci disparaîtront au profit de séries numérotées, volontairement neutres, pour ne plus détourner l’attention du regardeur. La naissance de Vénus, avec sa charge poétique, fait donc partie des dernières œuvres où le mot dialogue encore avec la peinture.
La naissance de Vénus : lumière, force et apparition
C’est dans ce moment de bascule que s’inscrit La naissance de Vénus, toile magistrale de 220 x 200 cm, d’une rare intensité chromatique. Le titre évoque une figure mythologique, mais Degottex n’en retient que la vibration : il s’agit ici d’une naissance picturale, d’un jaillissement de lumière et d’énergie.
L’œuvre frappe d’abord par sa construction. Le jaune domine, irradiant la toile comme une clarté primordiale. Des éclats rouges fusent, dynamiques, organiques. Le noir ancre, structure, stabilise. Au centre, un tourbillon semble s’élever, comme une force en émergence. Le mouvement est ascendant, vital, presque cosmique.
Loin d’un lyrisme décoratif, cette toile témoigne d’une puissance contenue, d’un geste habité. Le spectateur y perçoit à la fois la sensualité d’un monde en formation et la rigueur d’un peintre au seuil d’un dépouillement radical.
Exposée au musée des Beaux-Arts de Quimper en 2008, reproduite dans le catalogue à la page 77, cette œuvre exceptionnelle fut acquise directement auprès des ayants droit Degottex et conservée depuis dans la même collection. Elle constitue un jalon essentiel dans l’histoire de l’abstraction française d’après-guerre – entre incandescence et disparition.
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Jean Degottex (1918 – 1988)
La naissance de Vénus, juin 1954
Huile sur toile, signée et datée en bas à droite
220 x 200 cm
Provenance
Œuvre acquise auprès de la famille Degottex, conservée depuis
Collection privée, France
Exposition
Jean Degottex, musée des Beaux-Arts de Quimper, 4 juillet – 30 septembre 2008
Bibliographie
Reproduit au catalogue de l’exposition Jean Degottex, musée des Beaux-Arts de Quimper, 4 juillet – 30 septembre 2008 p. 77
Estimation
80 000/ 120 000 euros
Prochaine vente
POST-WAR & ART CONTEMPORAIN
Mercredi 25 juin 2025
Aguttes Neuilly
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