SAND George (1804-1876)

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SAND George (1804-1876)

L.A.S. «G. Sand», Nohant 17 janvier [18]69, à Gustave FLAUBERT ; 7 pages in-8 à son chiffre.
Très belle et longue lettre à Flaubert.
«L'individu nommé G. Sand se porte bien, savoure le merveilleux hiver qui règne en Berry, cueille des fleurs, signale des anomalies botaniques intéressantes, coud des robes et des manteaux pour sa belle-fille, des costumes de marionnettes, découpe des décors, habille des poupées, lit de la musique, mais surtout passe des heures avec la petite Aurore qui est une fillette étonnante. Il n'y a pas d'être plus calme et plus heureux dans son intérieur que ce vieux troubadour retiré des affaires, qui chante de tems en tems sa petite romance à la lune, sans grand souci de bien ou mal chanter pourvu qu'il dise le motif qui lui trotte par la tête, et qui, le reste du tems, flâne délicieusement. - Ça n'a pas toujours été si bien que ça. Il a eu la bêtise d'être jeune, mais comme il n'a point fait de mal, ni connu les mauvaises passions, ni vécu pour la vanité, il a le bonheur d'être paisible et de s'amuser de tout. Ce pâle personnage a le grand plaisir de t'aimer de tout son cœur, de ne point passer de jour sans penser à l'autre vieux troubadour, confiné dans sa solitude en artiste enragé, dédaigneux de tous les plaisirs de ce monde, ennemi de la loupe et de ses douceurs. Nous sommes, je crois, les deux travailleurs les plus différents qui existent.
Mais puisqu'on s'aime comme ça, tout va bien. Puisqu'on pense l'un à l'autre à la même heure, c'est qu'on a besoin de son contraire. On se complète en s'identifiant par moments à ce qui n'est pas soi».
Elle a écrit une pièce, L'Autre, «mais je ne veux pas qu'on la joue au printems, [...] je ne suis pas pressée et mon manuscrit est sur la planche. J'ai le tems. Je fais mon petit roman de tous les ans [Pierre qui roule] quand j'ai une ou deux heures par jour pour m'y remettre. Il ne me déplaît pas d'être empêchée d'y penser. Ça le murit. J'ai toujours, avant de m'endormir, un petit quart d'heure agréable pour le continuer dans ma tête, voilà».
Puis elle parle de sainte-BeuVe qui a quitté Le Moniteur, journal officiel de l'Empire, pour Le Temps de l'opposition libérale : «Ste Beuve est extrêmement colère, et, en fait d'opinions, si parfaitement sceptique, que je ne serai jamais étonnée, quelque chose qu'il fasse dans un sens ou dans l'autre. Il n'a pas toujours été comme ça, du moins tant que ça ; je l'ai connu plus croyant et plus républicain que je ne l'étais alors. Il était maigre, pâle et doux. Comme on change ! Son talent, son savoir, son esprit ont grandi immensément.
Mais j'aimais mieux son caractère. C'est égal, il y a encore bien du bon.
Il y a l'amour et le respect des lettres, et il sera le dernier des critiques.
Les autres sont des artistes ou des crétins. Le critique proprement dit disparaîtra. Peut-être n'a-t-il plus sa raison d'être. Que t'en semble ?».
Puis elle ajoute : «Il paraît que tu étudies le pignouf. Moi je le fuis, je le connais trop. J'aime le paysan berrichon qui ne l'est pas, qui ne l'est jamais, même quand il ne vaut pas grand chose ; le mot pignouf a sa profondeur, il a été créé pour le bourgeois exclusivement, n'est-ce pas ?
Sur cent bourgeoises de province, quatre-vingt-dix sont pignouflardes renforcées, même avec de jolies petites mines, qui annonceraient des instincts délicats. On est tout surpris de trouver un fonds de suffisance grossière dans ces fausses dames. Où est la femme maintenant ? Ça devient une excentricité dans le monde»...
Elle «aime» et «embrasse» son «troubadour»...
Correspondance (éd. G. Lubin), t. XXI, p. 311. Correspondance Flaubert-Sand (éd. A. Jacobs), p. 212.
PROVENANCE Anciennes collections Alfred Dupont (VI, 211), puis Daniel Sickles (VII, 2899)
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